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Estiva Reus
Article paru dans le no 26 (novembre 2005) des Cahiers antispécistes. Nous en reproduisons un extrait.
[...] en français il nous manque un mot pour désigner la chose la plus importante du monde, peut-être la seule qui importe : le fait que certains êtres ont des perceptions, des émotions, et que par conséquent la plupart d'entre eux (tous ?) ont des désirs, des buts, une volonté qui leur sont propres. Comment qualifier cette faculté de sentir, de penser, d'avoir une vie mentale subjective ? Les Anglo-saxons ont le nom sentience (et l'adjectif sentient) pour désigner cela, les Italiens le terme senzienza (adj. senziente). En français, nous n'avons pas l'équivalent exact. Nous avons plusieurs mots renvoyant à la sentience, mais chacun d'eux a l'inconvénient soit d'être polysémique, soit d'être quelque peu réducteur en évoquant de façon privilégiée une dimension de la vie mentale. Nous avons :
Il est dommage que les mots véhiculent une partition de l'expérience subjective, entérinant des dissociations qui mériteraient d'être questionnées. Il y a matière à soutenir que la pensée, le raisonnement, appartiennent au registre de la sensibilité : quand, face à une démonstration mathématique, nous pensons « Ceci est faux », faux est un sentiment auquel ne peut accéder un artefact non sentient, même s'il opère dans le domaine des mathématiques. Il y a matière également à soutenir que la sensation implique le jugement (bon, mauvais) qui est le fondement de la conscience morale.
Il est dommage aussi que nous n'ayons pas l'équivalent de l'anglais feeling, qu'à la place nous soyons obligés de choisir entre les mots sensation (chaud, faim…) et sentiment (amour, tristesse…), le premier avec un parfum de « physique », « corporel » et le second avec un parfum de « psychique », « spirituel ». Ou peut-être le problème n'est-il pas tant dans les mots (la racine est bien sentir dans les deux cas), mais plutôt dans la volonté tenace de jouer sur les mots pour attribuer aux animaux une sentience qui n'en est pas une. Une fois, j'ai entendu quelqu'un dire dans un colloque : « les animaux souffrent », puis ajouter, comme pour se rattraper : « enfin, du moins ils connaissent une souffrance purement physique ». La souffrance « purement physique » (par opposition à « psychique » ou « psychologique »), ça n'existe pas, ce n'est pas la souffrance. Les sensations sont des sentiments.
Il me semble que cela vaudrait la peine d'investir dans une réflexion critique sur ce découpage du mental que véhiculent non seulement le vocabulaire mais des pans entiers de notre culture : récuser la validité des partitions étanches entre les facultés de l'âme a des implications importantes pour la cause animale. L'âme (du latin anima), voilà encore un autre mot dont nous disposons, le plus beau de tous : l'étymologie même indique que les animaux sont les êtres qui ont une âme ! Hélas, il est presque impossible de l'employer sans s'encombrer d'une charretée de guillemets et pincettes, de peur que l'auditoire ne croie qu'on lui tient un discours religieux, tant l'usage s'est établi de le réserver à ce registre-là.
Sentience donc ! (Prononcer « sen-t-ience » et non pas « senssience »)